Ce site utilise des cookies.
Les cookies garantissent une expérience de navigation optimale. Vous pouvez modifier les réglages d'acceptation des cookies pour ce site.

Passion Economie Organisation Comportement

L’économie de la passion : une vérité ? un peu, beaucoup...

PAR Sparewell
03 novembre 2020 — Temps de lecture : 4 mn
La passion n’est pas qu’une question de cœur, elle pourrait aussi s’appliquer à l’économie… C’est la conviction d’Adam Davidson ; qui lui a dédié un livre1. Entre effet de mode et sujet polémique, l’économie de la passion fascine. Elle se révèle stratégie d’investissement, business-model ou méthodologie de communication. Que retenir de cette ivresse ?
La résilience financière durable : chimère ou vérité ?

Slasheur économiste, auteur et journaliste pour le New York Times, le New Yorker ou encore le podcast Planet Money, Adam Davidson décrypte les nouveaux modèles économiques et leurs origines. « Les jeunes générations ne doivent plus chercher des jobs pouvant être faits de manière automatique car ils sont voués à disparaître. Au contraire, ils doivent trouver comment produire des choses de manière intime et comment les vendre à leur communauté » déclare l’auteur américain. Ainsi, il invite les créateurs de valeur à sortir de la course à la mondialisation, à la guerre des prix permise par l’automatisation des tâches, pour recréer de l’intimité et de la personnalisation. Le lien avant le bien.

« Ce que l’on vend, c’est une forme d’intimité avec ses clients »

Comment l’économie de la passion s’est-elle imposée ?

Avant l’ère industrielle, il était impossible de transporter les produits artisanaux non-durables sur de longues distances. Et quand le transport était possible, il était si cher qu’il impactait de trop le prix de vente face à la concurrence régionale. Logiquement, une relation de proximité existait entre le producteur et son client.

Au XIXe siècle, se développent le chemin de fer puis la réfrigération. C’est l’ère de la production de masse, qui permet de vendre un produit standardisé à une large audience. L’intimité est substituée par la marque puis l’image de marque.

Avec l’arrivée du Web, des réseaux et plateformes sociaux, il est possible de re-créer cette connexion émotionnelle. « C’est une sorte de nouveau bond en avant dans la révolution industrielle » affirme Adam Davidson. « Ce que l’on vend, c’est une forme d’intimité avec ses clients. Pour cela, il faut travailler sur le storytelling, apprendre à raconter son histoire et trouver les gens qui l’aimeront » précise-t-il.

La passion vraiment ?

Le mot inspire autant qu’il terrorise ; les connotations sont fortes et chargées. Dans leur baromètre des passions 2019, Hubside et Opinion Way, la définissent comme « une émotion intense à l’égard d’une personne, d’une activité, ou d’un objet produisant un déséquilibre psychologique » 87% des français pensent qu’il est important d’en avoir une. Une pression à la passion ?

Pour Laetitia Vitaud, c’est évident : « ‘Passion’ est trop élitiste et nous ramène aux mondes des artistes, des chercheurs et des intellectuels » Derrière le concept d’Adam Davidson, se cache plutôt la fin du paradigme de l’économie de masse : apprendre à offrir un produit ou un service différent pour émerger positivement. Il est donc possible d’être « passionné » en étant comptable, et en faisant des tableaux Excel toute la journée ! La « passion » serait l’addition de la « disruption » (au sens de Jean-Marie Dru, qui vise à casser les conventions pour amener à une vision de long-terme) combinée à « la solution » (au cœur de l’approche client).

Aujourd’hui plus qu’hier ?

Mais pourquoi l’économie de la passion ne fascine-t-elle que depuis 2018 ? Une réponse réside dans la relation au travail. « L’aliénation et la division des tâches existent toujours, mais les avantages ne sont plus systématiquement au rendez-vous. Les CDD précaires s’enchaînent, les retraites sont incertaines, les revenus stagnent… une masse grandissante d’individus n'a pas accès aux avantages promis » pose Laetitia Vitaud, auteure et conférencière sur le futur du travail. De nombreuses professions ne se reconnaissent plus dans ce modèle, ils perdent le sens à leur travail.

Les classes créatives, digitale incluse, choisissent alors l’autonomie. Au contrat de labeur, elles préfèrent le contrat d’ouvrage. Ce que Laetitia Vitaud nomme « l’économie de l’artisanat ». Indépendants, free-lances ou salariés, tous adoubent ce shift ; ils veulent savoir, comprendre pour intégrer et finalement singulariser leur travail.

« C’est un mode de vie que les gens pratiquent déjà, parfois sans le savoir. »

Est-elle réservée à une élite ?

Avant tout, il s’agit d’un changement dans notre système économique et industriel. Nous sommes tous concernés et au centre de l’économie de la passion.« C’est un mode de vie que les gens pratiquent déjà, parfois sans le savoir. Ceux qui, , à côté de leur travail, animent un podcast ou fabriquent des céramiques qu’ils vendent sur Etsy sont déjà dans cette logique. En ce sens, je pense que certaines personnes sont plus disposées à embrasser ce type de fonctionnement que d'autres » détaille Adam Davidson. Aussi « l’économie de la passion » retranscrit une réalité difficilement mesurable. La pluralité de ses formes (entrepreneuriat, intrapreneuriat, consulting, activités complémentaires etc.) complexifie la tâche.

Surtout, peu d’acteurs réussissent réellement (phénomène de « winner take all »). Saviez-vous que le revenu annuel moyen d’un artisan amateur sur Etsy était de 4$/ an ? Sur les réseaux sociaux, l’effet boule de neige des algorithmes ne profite qu’à ceux qui ont déjà une belle visibilité. Il existe un mur d’invisibilité qui empêche d’émerger quel que soit la qualité du contenu produit. Certains experts parlent alors de « l’effet mirage » de l’économie de la passion à l’instar de Nicolas Colin, entrepreneur et essayiste français.

Comment bien se lancer ?

Pour ceux.celles qui souhaitent se lancer en indépendant, quelques garanties sont nécessaires : être doué.e, maîtriser parfaitement sa communication et ses relais pour surpasser le mur d’invisibilité et bien sûr, avoir un filet de sécurité financière en cas d’échec.

Pour les salariés, la conversion du contrat de labeur vers le contrat d’ouvrage passe par soi, et par les autres. « Moins de spécialisation, plus de mobilité, moins de division, moins de taylorisation, moins de chaînes hiérarchiques interminables pour valider la moindre décision… Le contrat d’ouvrage doit permettre aux travailleur.euse.s de progresser, d’évoluer » abonde Laetitia Vitaud. Commencez par porter vos convictions à votre manager de proximité et vos ressources humaines. N’oubliez pas, l’économie de la passion c’est avant tout la disruption combinée à la solution. Pour trouver la réponse, il faut d’abord poser la question…

SPAREWELL