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Europe Economie Solidarité

Europe : créer la solidarité budgétaire pas à pas

PAR Bruno Cavalier
17 juillet 2020 — Temps de lecture :3mn
Pour avancer, il est préférable d’avoir 2 jambes. De la même façon, pour stabiliser le cycle économique, il vaut mieux avoir 2 moyens d’intervention : monétaire et budgétaire. L’Europe est ainsi faite que les politiques budgétaires sont décentralisées, par suite non-coordonnées. Dans les situations d’urgence, tout ou presque repose sur le monétaire, et donc sur la Banque Centrale Européenne (BCE). La crise oblige l’Europe à aller de l’avant… Prochainement la fin du clopinement ?
La résilience financière durable : chimère ou vérité ?

Véritable institution supranationale, dont la mission principale est de garantir la stabilité des prix en zone euro, la Banque Centrale Européenne (BCE) a promptement réagi à la gravité du Covid-19, le 18 mars dernier. Lors d’une réunion d’urgence, elle a créé un programme spécial d’achats d’actifs, nommé le Pandemic Emergency Purchase Progam (PEPP). Doté initialement de 750 milliards d’euros, montant rehaussé ensuite à 1 350 milliards, il est notamment destiné à éviter l’écartement des spreads intra-zones (ndlr : différence de prix entre les cours de ventes et d’achats d’un actif financier côté). A la mi-juin, près de 350 milliards d’euros du fameux PEPP ont déjà servis à l’achat de titres. Pour comparaison, la Réserve Fédérale des Etats-Unis (alias la Fed), a réalisé des achats 5 fois supérieurs en proportion. De l’avis général des officiels de la BCE, le PEPP est l’instrument le plus efficace pour répondre aux tensions de marché ; puisqu’il offre plus de flexibilité que tous les autres.

Toutefois, certains s’obstinent à imposer des limites à l’action de la BCE. Leur terrain de jeu favori est la cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe. Preuve s’il en faut, le jugement du 4 mai dernier, rendant un avis négatif sur un programme précédent de la BCE : le Public Sector Purchase Programm (PSPP), lancé en 2015. Sur le plan économique, ce jugement est insensé´. Il cause de surcroît un grand embarras au gouvernement allemand. Mais, un mal pour un bien, cet avis a peut-être eu une conséquence inattendue, en poussant Angela Merkel et Emmanuel Macron à présenter une initiative budgétaire commune.

Retour vers le futur : au sommet européen du 24 mars, les chefs d’État et de gouvernement n’avaient pu s’entendre sur la solidarité entre pays. Le point d’achoppement était la question des « coronabonds », instruments qui permettraient aux pays européens d’emprunter ensemble sur les marchés financiers. Elle sépare 2 camps rivaux : les états dits vertueux/frugaux et les autres. Il n’y a là aucun compromis possible.

« La solution proposée par le plan Merkel-Macron consiste à considérer le problème au niveau supérieur : en augmentant le budget de l’UE, il est possible de créer une capacité de dépenses commune, financée par des emprunts globalisés avec la garantie des pays-membres. »

S’inspirant largement de la proposition franco-allemande, la Commission européen a proposé hier un plan de relance reposant sur une enveloppe de 750 milliards d’euros, venant s’ajouter au budget européen pour la période 2021-2027.

  • Ce montant serait dépensé en 4 ans (de 2021 à 2024).
  • 560 milliards d’euros serviraient pour un fonds de relance des programmes nationaux de soutien à l'économie ; 50 milliards d’euros constitueraient des fonds d'investissement, tandis que 140 milliards d’euros pourraient abonder différents programmes déjà administrés par l'UE.
  • La répartition par pays reste à débattre et à finaliser. La proposition actuelle repose sur une clé qui intègre la population, les écarts de revenu par tête et de chômage par rapport à la moyenne de l’UE. En montant absolu, les principaux bénéficiaires seraient l’Italie et l’Espagne. En termes relatifs, la Pologne, la Roumanie, la Grèce ou le Portugal seraient les plus soutenus par ce plan.
  • Le financement correspondrait à des emprunts par la Commission sur des échéances allant de 2028 à 2058 : 2 tiers en subventions qui n’affectent pas les ratios nationaux dette/PIB et 1 tiers en prêts. Pour les subventions et dépenses communes, la Commission reste vague, évoquant de nouvelles ressources d’ici 2028.
  • Estimer l’effet multiplicateur de ce plan est, bien entendu, hautement spéculatif à ce stade.
  • Au sommet de l’UE du 21 juillet, au terme de 5 jours entiers de négociation, les dirigeants de l’UE se sont enfin entendus sur le cadre budgétaire de l’UE de la période 2021-2027 et sur le « plan de relance » de 750Md€ qui lui est associé. Par rapport au projet initial, des compromis ont dû être faits pour arracher l’accord des pays auto-proclamés frugaux. Le rabais de leur contribution au budget de l’UE est accru. La part des subventions dans le plan de relance est réduite de 66% à 52%. De la conception à l’accord, il a fallu 2 mois. La mise en œuvre est prévue pour débuter en 2021, avec une montée en puissance en 2022-2023.

De nombreuses inconnues entourent la forme finale du plan de relance de l’UE, mais s’il aboutit, il ajoutera un outil de stabilisation économique encore inédit à ce stade. Ainsi, il révèlera une nouvelle vocation au budget, neuve et née de la crise. Le vœu des officiels de la BCE, de Mario Draghi jadis, et de Christine Lagarde désormais, deviendrait réalité. En somme, l’équilibre sur 2 jambes serait enfin trouvé ! "J'ai toujours pensé que l'Europe se ferait dans les crises, et qu'elle serait la somme des solutions qu'on apporterait à ces crises." (Jean Monnet, Mémoires, 1976)

Bruno Cavalier
Bruno Cavalier Paris Chef Economiste pour ODDO BHF https://www.oddo-bhf.com/fr